L'érotisme
est un mensonge!
Philippe Djian, l'auteur de «37°2 le
matin», a quitté Lausanne pour Paris. Il publie aujourd'hui «Vers
chez les Blancs». Et nous parle de la Suisse, de l'obscénité en littérature
et des auteurs américains
Dix ans durant, il a été rejeté par
l'establishment littéraire parisien. Puis, à la surprise générale,
ses livres ont paru sous la couverture blanche de Gallimard. Dans Le
Monde, Pierre Lepape l'avait prédit: «Un jour on lira Djian dans les
écoles…»
«Quasimodo» des lettres françaises au sale caractère (nous, on n'a
pas trouvé), Djian est né à Paris en 1949 et, avant d'écrire, a
exercé tous les métiers: magasinier à 16 ans, apprenti acrobate, maçon,
docker, retapeur de bergerie, rewriter pour Détective, péagiste de
nuit sur une bretelle d'autoroute…
Dès le départ, nourri de littérature américaine, il fait une croix
sur le roman français, lui préférant «les livres qui vous tendent la
main». Son premier bouquin, 50 contre 1, paraît en 1981. Il devient
fameux lorsque Beineix, en 1986, porte au cinéma 37°2 le matin.
Sa femme se prénomme Année et deux de ses enfants sont déjà adultes,
une fillette a 9 ans. C'est justement en allant chercher celle-ci chez
une copine que lui est venu le titre de son nouveau roman: «Surpris par
une tempête de neige, je suis sorti de la route et je me suis foutu
avec ma voiture dans un panneau. Je lis: Vers chez les Blanc. Une
illumination!» Ce nom intrigant est celui d'une commune vaudoise; il en
apprécie la maladresse lexicale (vers chez), et l'idée de blancheur
fantomatique.
Aucun écrivain français n'est aussi doué pour les scènes de sexe,
Djian est un maître de l'obscène, délicat comme on l'est lorsqu'on
touche à la vérité (sur l'initiation sexuelle, lisez plutôt ce
passage d'anthologie que sont les p. 161 à 173 de Lent Dehors, chez
J'ai Lu).
Il a quitté Lausanne en septembre dernier.
Philippe Djian, pourquoi avoir quitté
Lausanne, après cinq ans?
Il y a des moments, si on reste
trop longtemps, on part plus. Ce que je reprocherais à la Suisse, c'est
que j'y étais trop bien. Les livres que j'y ai écrits - Assassins,
Criminels, Sainte-Bob -, je trouve qu'ils sont beaucoup plus désincarnés
que les précédents. Ça reste très littéraire…
La Suisse est à ce point délétère!
Je trouve qu'on y vit comme dans
un décor d'opérette. Les chômeurs chez vous, on les voit pas.
Pourtant, il y en a. Où qu'on regarde, le pays est tellement beau… un
lac qui vous en met plein les yeux, des montagnes derrière… J'avais
l'impression d'être en décalage avec la réalité. On peut pas vivre
dans un tel calme, dans une telle apparence de quiétude et
d'harmonie… Quelque part, je me disais: mais la vie, la vraie vie m'échappe!
Donc retour à Paris.
Écrivain, je peux écrire, vivre
n'importe où. Pareil pour ma femme, qui est peintre. On a cette liberté
embarrassante, on est toujours à se demander: pourquoi rester là?
pourquoi pas bouger encore?
La famille, qu'est-ce que ça représente,
pour vous?
C'est le premier cercle, le
premier périmètre. Tout le reste n'est qu'une déclinaison de plans
plus ou moins rapprochés… Ma femme, mes enfants, c'est des gens avec
lesquels j'ai vraiment vécu, voyagé, parlé… Je vis avec Année
depuis vingt-sept ans - elle en avait 16 quand je l'ai connue, j'en
avais 25 - je ne l'ai jamais trompée.
Je ne dis pas cela pour faire l'éloge du couple, mais parce qu'elle
n'est pas la même aujourd'hui que quand je l'ai rencontrée. Elle est
passée par différents stades. J'ai donc eu plusieurs femmes. Et moi,
je lui ai proposé différents compagnons, je ne suis plus le même non
plus. C'est intéressant de voir comment une personne évolue, comment
les rapports changent, deviennent de plus en plus aiguisés, fins, de
l'ordre de la délicatesse - chose que je n'aurais pas connue si j'avais
mille maîtresses et qu'avec chacune je doive tout recommencer de zéro.
«Vers chez les Blancs» serait
pornographique. Qu'entendez-vous par pornographie?
Ce qui se passe entre un homme et
une femme à certains moments. Quelqu'un demandait à Woody Allen:
est-ce que le sexe est sale? Et lui: «Oui, heureusement!» L'obscénité,
c'est pareil. Pour écrire là-dessus, il faut comprendre que ce dont on
parle, ce sont peut-être les choses les plus fortes qui peuvent vous
arriver dans la vie. Même si vos rapports ne durent pas forcément
longtemps, même s'ils sont mal foutus, c'est quand même des moments où
toute votre chimie intérieure fonctionne à toute allure.
Ça n'a rien à voir avec l'érotisme généralisé et mensonger
d'aujourd'hui, qui est un outil inapproprié pour parler d'une chose qui
réclame d'autres outils.
L'obscénité en littérature, non pas
une facilité, mais l'épreuve du feu?
Exactement. Si je tombe sur une
scène scabreuse en commençant un livre et que je vois que l'auteur s'y
prend mal, j'arrête tout de suite. Je trouve que c'est dans ces scènes-là
qu'un écrivain se révèle vraiment. Tous ses défauts ou toutes ses
qualités vont apparaître. S'il en fait pas assez, qu'il reste en deçà,
dans l'érotisme bidon, c'est fichu, et s'il en fait trop, qu'il sait
pas s'arrêter, qu'il sombre dans l'exagération, c'est fichu aussi.
Les grands maîtres en la matière?
Sade et Bataille ne font pas
partie de mon panthéon: leur pornographie est trop intelligente, elle
est dans l'accumulation, la surenchère. Pour moi, il existe une forme
de pornographie qui peut préserver le respect entre deux individus, et
qui montre la vérité de ce qu'est l'acte sexuel. La référence pour
moi, c'est Henry Miller. L'obscénité chez Miller, elle donne de grands
moments de littérature.
Vous-même, n'êtes-vous pas un grand
maître? Vous recherchez, l'émotion, le choc émotionnel.
Ce serait beaucoup d'orgueil de
penser que j'y arrive, mais je vois au moins ce qu'il faudrait faire.
Chez les jeunes auteurs français d'aujourd'hui, c'est très glauque.
Comme si, à partir d'un certain degré, la sexualité devait forcément
devenir morbide… Ça vient d'une culture qui se croit apte à appréhender
ce problème, et qui l'appréhende très très mal: d'où des gens à la
fois très coincés et qui en même temps se décoincent. Il y a quelque
chose de triste dans cette sexualité mal digérée…
Des femmes comme Virginie Despentes, ou Catherine Breillat au cinéma,
s'y sont aussi mises, avec beaucoup de courage. Mais je trouve que le résultat
n'est pas là. La plupart des gens ne savent pas s'arrêter au bon
moment. Le seul qui s'arrête au bon moment, c'est Miller. Et pourquoi
s'arrête-t-il au bon moment? Parce que ça lui est complètement
naturel. Ça fait tellement partie de sa vie qu'il n'a même pas besoin
de se demander où il faut s'arrêter.
Et les auteurs dont tout le monde
parle: Houellebecq, avec ses «Particules élémentaires», Christine
Angot, avec «L'Inceste»?
Je peux pas lire Angot. Question
de musique. C'est pas travaillé d'une façon qui m'intéresse.
Houellebecq, j'aime bien. C'est un écrivain qui a son style, qui est un
non-style. Sa musique, je la perçois. En plus je le trouve drôle. Même
si je trouve qu'il est d'une mauvaise foi terrible… Parce qu'il
attribue la misère sexuelle des hommes de la fin des années 90 aux années
60 et 70, si permissives qu'elles auraient bousillé toutes possibilités
de relations harmonieuses pour les générations suivantes…
Moi, j'ai fait partie de cette génération qu'il critique. Je peux vous
dire que, dans les années 70, on baisait pas plus qu'aujourd'hui. Il y
a des gens qui n'avaient pas un seul rapport sexuel de l'année, pendant
la décennie 70. Alors, Houellebecq, il m'amuse…
On dit que vous êtes le plus américain
des écrivains français.
Les écrivains américains m'ont
appris que la littérature était dans la vie. Raymond Carver était
pompiste, Bukowski facteur, Miller dans la banque… La littérature,
pour eux, elle est partout. Je suis très sensible à l'écriture
minimaliste d'un Carver. Et Bukowski! il a une pudeur incroyable, qui le
rend attachant. Il a l'air brutal. Mais au-delà du sexe, dans les
rapports entre un homme et une femme, ce qui l'intéresse, c'est ce qui
se passe au niveau des sentiments, de la relation.
Qu'est-ce qu'ont les Américains que
les Français n'ont pas?
Dans la prose de Kerouac, il y a
un rythme incroyable! Une espèce de souffle… Quand on commence à
lire Sur la route, on se met automatiquement à battre du pied. On ne
rencontre ça chez aucun auteur français… Faulkner aussi, c'est un écrivain
du souffle. Ce sont des gens, on a l'impression qu'il y a un énorme
truc qui fonctionne derrière eux et puis que ça passe dans l'écriture…
Les livres de Carver auraient été
beaucoup réécrits par son éditeur.
Ne me dites pas ça! (rires)
Kerouac aussi a été trafiqué par
ses éditeurs…
Ah! moi, je peux dire que jamais
un éditeur n'a touché à une seule de mes virgules. Même pas Antoine
Gallimard. Une fois, il m'a dit, tu crois pas que là… J'ai dit:
allons plutôt déjeuner!… Je veux pouvoir revendiquer chaque phrase
de mes livres. Parce que si quelqu'un vient me dire: dis donc, ta
phrase, là, pas terrible! qu'est-ce que je vais lui répondre: ah,
celle-là justement, c'est mon éditeur qui l'a écrite?
Mais si vous me dites que Kerouac, Carver,
toux ceux que j'ai aimés… Parce que ce sont ces gens-là qui m'ont
rendu orgueilleux, d'un orgueil d'écrivain… L'éditeur, c'est quand même
la 2e, la 3e, la dernière roue du carrosse... Mais c'est vrai, Richard
Ford me l'a dit: il tient compte des remarques de son éditeur...
Ça n'est pas votre point de vue?
Non, mes bouquins, ils sont pas
parfaits. Je ne recherche pas la perfection. Je préfère le
cheminement, et c'est pour ça que j'assume mes imperfections. Il y a
des pages de Miller qui m'ennuient, mais ça fait partie du tout. J'aime
qu'il m'ennuie, parce que c'est comme ça.
Propos recueillis par
Jean-François Duval, © Construire n°16, 18/04/2000
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