De Salinger à Carver, en passant parMelville ou Kerouac, Philippe Djian célèbre les dix auteurs qui ont fait de lui un écrivain.
Le nouveau Djian n'est pas roman. C'est encore mieux que cela. Ardoise est une formidable déclaration d'amour à dix écrivains qui lui ont transpercé le cœur et l'ont proprement taillé en pièces. Il les a lus à 20 ans, en draguant les filles à la terrasse des cafés et en écoutant Springsteen chanter Born To Run... Ils s'appellent Salinger, Céline, Cendrars, Kerouac, Melville, Miller, Faulkner, Hemingway, Brautigan, Carver. Une suite impeccable de noms, qui, est-ce un hasard, appartiennent à la garde-robe intellectuelle de toute une génération. « Écrire, c'est mettre de l'harmonie, c'est donner de la cadence au temps, du mouvement à l'espace, du swing à l'ennui. Voilà ce que j'ai appris de Kerouac, une leçon primordiale, essentielle, vitale qui lui a pourtant valu d'être banni de l'intelligentsia », précise Djian. Ce livre en est la meilleure preuve...

EPOK : Aucun des dix livres que vous évoquez n'a été écrit par une femme. Que doit-on en penser ?
DJIAN : L'idée de départ de ce livre n'était pas d'établir la liste des dix meilleurs écrivains, mais de parler des dix premiers qui ont bouleversé ma vie et m'ont amené à la littérature... Il y a beaucoup d'Américains, mais aucune femme, c'est vrai. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être est-ce tout simplement parce que, à cette époque-là, vu mon jeune âge, je recherchais dans les livres que des hommes me racontent comment ça se passait avec les femmes...

Pourquoi accordez-vous autant d'importance aux Américains ?
Au début des années 70, tout ce qu'on percevait du monde extérieur, politique, social ou philosophique, venait de la musique. D'où l'importance de Dylan qui apportait une nouvelle musique et une autre façon de jouer avec les mots. C'est lui qui nous a ouverts à l'Amérique... Paris était gris, il ne se passait rien et Pompidou ne nous intéressait pas. Comment vouliez-vous que nous nous identifions au cinéma à des types comme Jean Richard ? Quant aux écrivains, aucun d'entre eux ne me parlait de la vie que j'avais envie de mener. En travaillant chez Gallimard comme magasinier, j'avais vu Paul Morand, Raymond Queneau, et même s'ils avaient beaucoup de talent, je n'avais pas envie de leur ressembler. Prenez Violette Leduc. Elle me faisait peur. De dos, elle était habillée comme une jeune fille, mince, les cheveux longs, en mini, très Courrèges. Quand elle se retournait, c'était Brazil, une catastrophe... Elle vous coinçait entre deux rangées de bouquins dans les sous-sols de Gallimard, c'était abominable. Les Américains, eux, avaient une vie du tonnerre. Ils étaient pompistes ou postiers comme Miller. Kerouac était une sorte de vagabond poivrot. Je les comprenais. Ils menaient la même vie que moi. Ils me parlaient. Le premier, ce fut Salinger...

Des grandes figures que vous évoquez, Nabokov est la seule à être égratignée. Pourquoi un tel courroux ?
Je n'aime pas les shorts en Tergal... Nabokov m'agace. Sa phrase est parfaite, il n'y a pas un adjectif en trop, on peut parler de son écriture comme d'un bordeaux, en insistant sur la subtilité de ses arrière-goûts. C'est d'une beauté trop pure. Lolita, ça coule trop, c'est trop facile. Il m'agace aussi parce qu'il ne tarit pas d'éloge sur le lac Léman, près duquel j'ai également habité et que j'ai quitté, car j'avais l'impression de vivre dans un décor d'opérette. Et surtout il m'énerve parce qu'il n'aime pas le monologue de Molly Bloom à la fin d'Ulysse, de James Joyce. Ces pages-là, je les trouve si magnifiques que, plus jeune, je les ai gardées dans mon portefeuille pendant des années... Plus que la beauté de l'écriture, ce que je cherche dans un livre, c'est la voix. Non, un écrivain, pour moi, ça s'appelle Hemingway, Faulkner, Céline, et ça possède une grande gueule, un caractère, c'est souvent mal élevé, c'est irritable, c'est irritant.

Quels sont les écrivains actuels qui correspondent à cette définition ?
La littérature américaine actuelle m'intéresse moins, même si je trouve que Breat Easton Ellis est novateur. Richard Ford, je l'ai adoré au début, mais dans son dernier roman, il a un peu chaussé ses pantoufles. Les Anglais m'amusent plus. Martin Amis et Robert McLiam Wilson ont la pêche. En France, aussi, je trouve qu'il y a de plus en plus de liberté. Houellebecq, Angot, Despentes ont donné de l'air. Angot, même si je ne suis pas fanatique de son style, c'est important qu'elle soit dans le paysage littéraire. Houellebecq aussi. Il a un côté déglingué, il met les pieds dans le plat et il s'en amuse... Régis Jauffret, parmi cette nouvelle vague, a une voix très particulière. J'aime aussi Annie Saumon, qui écrit des nouvelles à la façon de Carver. L'esprit ludique est en train de revenir dans la littérature. Beigbeder est de ceux qui apportent un côté "on se marre, on déconne". En revanche, des gens comme Marc Lambron prennent la littérature comme un truc sérieux. Mais on s'en fout ! Ces sixties à lui, je ne sais pas trop à quoi ça correspond. En tout cas, nous n'avons pas vécu les mêmes.

Comment le Djian d'aujourd'hui regarde-t-il le Djian de ses 20 ans ?
Je n'ai pas changé. J'assume. Je n'aimerais pas être dans la position d'un Houellebecq. Ce qu'il défend est trop noir pour pouvoir l'aider dans trente ans. Il se fout de l'écriture, il a plutôt envie de défendre une vision sociale... Melville a écrit de belles pages sur ceux qui restent fidèles à leur jeunesse. C'est un sentiment très fort chez moi. Je suis heureux de ne pas avoir à renier ce que j'écrivais il y a trente ans. Je suis toujours content d'écrire, je rigole tout seul en travaillant sur mon prochain bouquin. Je me sens bien dans ma peau en l'écrivant. Vous me direz que ce n'est pas un critère de qualité... Mais c'est difficile de bâtir, comme Houellebecq, sur des ruines, de démolir au fur et à mesure que tu construis. J'appartiens à une génération qui voulait construire, vibrait pour une utopie complètement dingue. C'est fou, mais tu peux bâtir une vie avec ça ! En revanche, à vouloir tout démolir, il ne te restera plus, dans vingt ans, qu'à te mettre une balle dans la tête ou à avoir gagné assez de fric pour être seul dans ta baraque.

Et ceux qui ont 20 ans aujourd'hui, comment les voyez-vous ?
À 20 ans, je ne savais pas ce qu'allait être ma carrière, ce que je serai à 30 ans. J'ai retrouvé ça avec les manifs à Gênes cet été, lors des réunions du G-7... Je me souviens d'un reportage à la télévision, où un journaliste demandait à un étudiant en archi qui venait d'en prendre plein la gueule pourquoi il était là. Le gamin lui a répondu : « L'archi, ce n'est pas toute ma vie. J'ai besoin de savoir ce qui se passe autour de moi. » En entendant ça, tu ne perds pas complètement espoir... Ils ont quantité de choses à aller pêcher chez Kerouac, lorsqu'ils disent : "Il n'y a pas que ta carrière, il y a aussi ta philosophie de la vie, les autres, le dépassement de soi, la vie intérieure, l'écriture." L'individualisme, c'est bien, mais, au bout d'un moment, ça pèse sur les épaules.

Propos recueillis par Yann Plougastel, © Epok n°23, 02/2002