Le
monde selon...
Philippe Djian |

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« Ils avaient annoncé des
orages pour la fin de la journée, mais le ciel restait bleu et le vent
était tombé. » On se souvient tous du début de 37°2 le
matin, roman mythique traduit dans une vingtaine de pays et adapté
au cinéma par Beineix. Son auteur, Philippe Djian, de retour en France
après un long exil, a accepté de nous rencontrer pour parler de ses
voyages et de son dernier roman, Ça, c'est un baiser …
Pouvez-vous nous parler du contexte de
vos premiers voyages ?
C’étaient des voyages de jeunesse quand j’avais 18, 20 ans. À l’époque,
j’ai l’impression que je ne pensais qu’à ça : voyager. Mais
c’était plus facile qu’aujourd’hui, on travaillait trois mois
chez Gibert Jeune, on gagnait juste ce qu’il fallait pour partir un
mois ou deux quelque part. Puis on revenait et on retravaillait, y avait
du boulot partout. Tout le monde pouvait faire ça.
A 18 ans, vous partez aux États-Unis.
La première fois, c’était avec ce type de ma classe qui m’avait
fait découvrir tout ce que je n’apprenais pas au lycée sur la littérature.
Il me disait : « les États-Unis, c’est aussi Kerouac. »
L’envie d’y aller était multipliée par le fait que j’allais découvrir
autre chose que ce que je voyais ici sur les États-Unis.
Est-ce que le goût du voyage vous est
venu par la littérature ?
La découverte de la littérature a été un grand choc pour moi. Je ne
pense pas dans ma vie avoir éprouvé des moments aussi intenses
qu’avec la littérature. C’est bizarre, mais c’est comme ça.
Ensuite, ma vie et mes occupations quotidiennes ont toujours été un
peu liées à la littérature. Quand j’allais aux États-Unis,
j’allais sur la côte Ouest parce que je savais que Kerouac avait
habité par là. C’est aussi la lecture du Colosse de Maroussi
de Miller qui m’a poussé à aller en Grèce. C’est vrai que d’un
seul coup, avec les livres, les voyages prennent une autre dimension.
Inversement, est-ce que vos voyages
vous ont mené à l’écriture ?
Lorsque je voyageais, j’écrivais sur des cahiers, mais sans avoir
aucune prétention littéraire. Quand je travaillais à 16 ans chez
Gallimard, les écrivains que je voyais ne me donnaient pas envie de
leur ressembler. C’est cet ami avec qui je suis parti en voyage qui
m’a donné l’envie d’écrire. Je suis venu petit à petit à l’écriture.
Pour moi, l’écriture c’est quelque chose qui remet un peu d’ordre
dans le chaos, ça m’aidait à comprendre les choses. J’ai publié
mon premier recueil de nouvelles à 30 ans, donc ça a pris du temps.
Vous avez vécu sur une île (Martha's
Vineyard) au large de Boston. Quels sont les avantages et les inconvénients
d’une vie insulaire ?
Les inconvénients, y en a pas trop, car c’est pas une île perdue
au milieu du Pacifique. On prenait le ferry et on était en face en deux
heures. Une île me rappelle les lieux où je travaille. Je n’ai
jamais eu de grands bureaux. Par exemple, dans l’appartement qu’on
occupe actuellement, pour mon bureau, j’ai pris la plus petite pièce.
J’aime bien cette idée du confinement quand j’écris. Plus
l’espace est réduit, plus j’ai de la facilité à me concentrer.
J’ai été attiré par les États-Unis pour l’idée de grandeur et
d’espace, mais c’était plus facile pour moi de travailler dans une
île.
Quelle opinion avez-vous de l’Amérique
et des Américains ?
Quand j’étais aux États-Unis, j’ai plutôt fréquenté les
milieux intellectuels. À Boston, c’est la côte Est, c’est moins
les red necks du centre. J’étais dans une atmosphère d’étudiants,
d’universitaires. Les Américains sont différents de nous, pas forcément
dans le bon sens. J’étais attiré par la culture américaine, mais
quand je me suis trouvé là-bas, j’ai compris qu’ils étaient pas
si proches que ça, que les Espagnols et les Italiens me semblaient
moins éloignés.
L’écrivain Henri Calet a écrit en
1948 un petit livre, Rêver à la Suisse, dans lequel il écrit :
« Tout se passe ainsi, en Suisse ; vos désirs mêmes sont prévenus. »
Et vous qui avez habité Lausanne plusieurs années, est-ce que vous
avez rêvé à la Suisse ?
C’est vrai, ce qu’il dit. C’est ce qui nous a fait partir de
la Suisse. On y est resté quatre ans. Stephan Eicher m’avait invité
à venir y habiter. C’est un beau pays, c’est calme. J’ai pris la
décision de quitter la Suisse lorsque je couvrais le festival de
Montreux pour un journal de Genève. Au même moment, il y avait la
guerre en Bosnie. J’ai eu la sensation de me trouver dans un décor
d’opérette.
Vous avez souvent vécu à proximité
de la mer, ça a influencé votre écriture ?
Il y a effectivement beaucoup d’eau dans mes romans. L’élément
liquide m’a toujours attiré. J’aime bien le fluide. La mer reste
une ouverture pour partir. À Paris, c’est bien qu’il y ait la Seine
(rires).
Vous avez souvent déménagé :
Boston, Florence, Lausanne… Ce nomadisme est-il volontaire ou bien
cherchez-vous un endroit idéal pour vivre, un endroit pour accrocher
son chapeau, comme disait Chatwin ?
Non, le fait d’être écrivain rend disponible. Je peux travailler
ici, je peux travailler n’importe où. Si les gens avec qui je vis
pensent que c’est mieux pour eux d’aller vivre ailleurs, ça me pose
pas de problème de les suivre. Ce que j’aime bien, c’est l’idée
de s’installer, de rester un an ou deux quelque part, de découvrir
quelque chose qu’on ne connaît pas. Même si souvent on finit
toujours par recréer le même univers autour de soi.
On imagine que vos droits d’auteur
vous permettraient de vivre à peu près n’importe où dans le monde.
Le retour à Paris, votre ville natale, ça correspond à quelque chose
de pratique ou à un désir de retrouvailles ?
En fait, c’est ma femme qui avait envie de bouger, mais comme elle est
peintre, c’est pas facile de partir comme ça sur un coup de tête.
Depuis qu’elle est à Paris, elle a retrouvé deux galeries, elle a
son atelier, ça se passe plutôt bien. Paris, c’est aussi ma
ville. Paradoxalement, je vois moins ici mes amis, que quand je vivais
ailleurs. Quand Stéphane ou Antoine de Caunes venaient me voir à
Boston, ils restaient quinze jours chez moi. On a gardé un petit
appartement à Biarritz, en même temps je n’aime ni la campagne ni la
ville. Je suis toujours entre les deux.
Si vous deviez à nouveau quitter la
France, quel pays choisiriez-vous pour y vivre ?
J’irais au Japon. J’aime bien les écrivains japonais. Je les trouve
un peu dingues. C’est ce qui manque actuellement aux écrivains américains.
Des gens comme Jim Harrison ou Richard Ford m’étonnent moins
aujourd’hui. On a failli partir aussi en Australie, mais c’est trop
loin ! (rires)
Vous avez tâté du journalisme dans
« Détective », en quoi ça consistait ?
J’ai même fait une école de journalisme, mais pas la bonne (rires).
J’ai travaillé à Détective pendant au moins un an. C’était un
travail de rewriting, je devais remettre en forme des choses mal écrites.
Je faisais aussi une sorte de feuilleton. Le journalisme n’a pas été
une école d’écriture pour moi. Le seul truc bien, c’est peut-être
d’apprendre à écrire vite. Je suis très lent dans l’écriture, à
peu près une page par jour. En même temps, je suis très rapide dans
les choix des mots. Par exemple, j’ai jeté mon dictionnaire des
synonymes. C’est pas du tout ce qui m’intéresse dans l’écriture
aujourd’hui, changer un mot pour éviter des répétitions. La beauté
d’une phrase peut venir d’une redondance. Il faut être très rapide
pour saisir l’émotion mais conserver aussi la lenteur.
À la fameuse question de Libération,
« Pourquoi écrivez-vous ? », Beckett avait répondu :
« Bon qu’à ça ! ». Est-ce que vous vous sentez
proche de cette réponse ?
Bon qu’à ça, c’est un peu
dur à assumer, parce que ça veut dire qu’on est bon. Moi, je ne sais
pas si je suis bon. Ce que je sais, c’est que c’est le seul truc qui
m’intéresse. J’ai du plaisir avec la matière, avec les mots, à écrire
une phrase, un paragraphe. En revanche, écrire un livre, c’est long,
c’est un travail quotidien. Les écrivains doivent s’occuper d’une
langue qui évolue en permanence. Ce qui m’amuse, c’est de jouer
avec cette matière malléable qu’est la langue. J’aurais répondu
à cette question : y a rien d’autre qui m’intéresse !
Toutes mes grandes émotions, je les ai vécues par la littérature.
Dans le dernier numéro de la revue de
la NRF, Houellebecq parle de la « racaille gauchiste » et
trouve que Bourdieu a écrit des « niaiseries ». Comment réagissez-vous
devant ces propos ?
Je ne suis pas sûr qu’il pète les plombs. J’ai fait une lecture
croisée avec lui en Allemagne, ça s’est bien passé parce que
c’est un type drôle. Il est très pince-sans-rire. Y a des tas de
choses qu’il dit, il n’en croit pas un mot. Mais dès qu’il sent
que ça gratte les gens, il y va à fond. C’est un grand provocateur.
Un personnage intéressant, faut pas le réduire à ces propos sur
l’islam ou sur les fondateurs du Routard. Même si je ne suis pas
d’accord avec tout ce qu’il raconte, comme sur la misère sexuelle
d’aujourd’hui due selon lui au fait de la libération sexuelle des
années 70. C’est faux, la misère sexuelle a toujours existé quelles
que soient les époques. Malgré tout, c’est quelqu’un qui compte
dans la littérature contemporaine. Je préfère lire Houellebecq que
Renaud Camus.
Dans votre dernier roman, vous évoquez
les grandes manifestations anti-mondialisation comme celle qui
s’est déroulée à Gênes. Etes-vous optimiste pour la suite ?
Je crois qu’on est dans une période de transition, que les dix années
à venir, ça va être un bordel noir. Un nouveau monde est en train
d’arriver. Chaque fois qu’il y a eu des moments transitoires dans
l’histoire de l’humanité, ça s’est vachement mal passé… Pour
l’instant, on n’en est qu’au début, ça va aller de plus en plus
mal. Je ne suis pas optimiste à court terme, mais pas spécialement
pessimiste à long terme.
Pourquoi s’attaquer à Catherine
Millet ?
Je la trouvais drôle au début, rédactrice en chef d’Art Press qui
nous découvre sa sexualité et nous apprend qu’elle se fait baiser
par des mecs dans un garage. Très bien, ça m’amuse.
Sauf qu’à un moment, elle s’est sentie soutenue par Sollers et elle
a commencé à parler de son écriture, que ça pouvait être intéressant
cette écriture blanche, etc. Là, je ne suis plus d’accord. Autant y
a des gens comme Christine Angot que je n’aime pas, je n’arrive pas
à lire ce qu’elle écrit, mais je trouve qu’il y a un vrai talent,
y a une voix. Mais quand Catherine Millet me dit : regardez-moi,
mon écriture… On essaie de me faire prendre des vessies pour des
lanternes. C’est pas une écriture intéressante, ça m’emmerde.
Donc, je le dis et sans méchanceté.
Que faisiez-vous le matin du 11
septembre ?
C’était un peu anachronique. Au moment où les images passaient à la
télévision, j’étais en train de lever un verre de champagne, parce
que c’était l’anniversaire de ma fille.
Est-ce que vous vous servez de l’Internet
pour votre travail ?
Oui, mais d’une manière très stupide (rires). La dernière fois,
c’était pour l’écriture de mon bouquin. Je cherchais des
informations sur les robots ménagers. J’ai tapé Kenwood dans un
moteur de recherche.
Avez-vous consulté les sites web qui
vous sont consacrés ?
Ça m’intéresse pas tellement. Je crois qu’il y en a deux sur
moi. Je ne suis pas assez narcissique pour m’intéresser à ce genre
de choses. Mais le nouveau site, je le trouve bien fait.
Le premier site était bien aussi, c’était une fille qui l’avait réalisé,
mais je crois qu’elle a laissé tomber parce qu’elle a vu que ça ne
m’intéressait pas.
Votre écrivain voyageur préféré ?
J’ai beaucoup rêvé avec Jack London quand j’étais jeune.
Cendrars aussi ! Je voulais y croire, à la légende du type qui
sortait de chez lui, qui voyait un avion dans le ciel et qui retournait
chez lui pour prendre sa valise et partir. Dans mon panthéon littéraire,
beaucoup n’étaient pas des vrais voyageurs. Kerouac était plus
souvent chez sa grand-mère que sur les routes. Ceux qui voyagent dans
leurs chambres sont aussi des écrivains voyageurs.
Vous restez un lecteur ?
Oui, je lis beaucoup. J’adore ça. Dès que j’ai un moment, je
fonce dans une librairie et j’achète des bouquins.
Vos derniers coups de cœur ?
Eudora Welty, une romancière américaine qui vient de mourir.
C’est magnifique.
J’ai lu aussi un livre publié chez Bourgeois, Les Profanateurs
de Michael Collins. C’est très bien.
© Propos recueillis par
Jean-Luc Bitton, Routard.com (08/02)
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