Ça c'est un baiser,  Philippe Djian

Jennifer Brennen est morte, sauvagement édentée par une paire de Doc Marten's. Outrage : le roman ne cite aucune marque déposée. Ça c'est un baiser ne raconte pas, et nous fait visionner sur le mode accéléré les quelques dernières années sur terre. De quel genre s'agit-il ?

Un couple de flics, et ça aurait pu être un tout autre corps de métier, mène une enquête pas ordinaire. On pourrait crier au polar, comme au loup. Les personnages principaux ont tous baisé ensemble, mais ne savent pas quoi faire de leur vie. Ils portent l'uniforme ou la représentation de quelque chose, déchargent, défoulent leurs membres engourdis à l'heure de la récréation (ou sans accent). Et puis il y a quelqu'un, dans le livre, qui nous cause vraiment, qui nous donne ce qui ne pouvait pas être raturé. Comme si l'auteur nous l'avait livré tel quel, ce baiser, à plein bouche, les commissures baveuses de maladresses syntaxiques.

Nathan, séparé de Chris, couche avec Marie-Jo qui s'envoie en l'air avec Ramon, qui lui-même se tape Franck, l'ex de cette dernière. Nathan se plaint de son genou (on pense au Lodge de Thérapie), et se voit poursuivi par Paula qui lui donnerait bien sa maigre chair en pâture. Ça fait des nœuds, comme ceux de l'estomac de Marie-Jo qui s'empiffre. Nathan "noircit des cahiers entiers" de notes, et possède peut-être bien les attributs de l'écrivain. Il aime les femmes, et peu lui importe la ligne qu'elles adoptent. Pourvu qu'elles lui donnent un univers.

Jennifer Brennen est la victime : une jeune putain au grand cœur qui pansait les plaies des autres, déguisée en aide-soignante. Jennifer prend son cul pour maquis au nom de la résistance au père. Fille d'un grand ponte de la pompe (la basket, ou le signe distinctif d'une jeunesse qui se raccroche à la matière), elle est une sorte de sainte Marie Theresa, version érotique. "Sans parler des pires endroits où on la retrouvait ivre, clamant qu'elle était Jennifer Brennen, la fille du profiteur, du trafiquant, du spéculateur et qu'on pouvait la baiser, elle, Jennifer Brennen pour vingt petits euros alors que son père baisait des milliers de gens dans les sweat-shops pour le même prix". Paula achète du mobilier griffé, pour l'intérieur de Nathan qui se laisse investir : une femme au foyer, qui se couche sur du papier glacé.

"Quand tu n'es pas romancier, tu es obligé de faire les poubelles". Se retrouver dans la merde des autres. Djian en pleine "tendance" (le mot qu'il vous faut) : ces derniers mois ont vu fleurir vierges et verges suffisamment bavardes pour se voir publier par les plus gros éditeurs. Lecteurs de glauqueries contemporaines, vous verrez ici, enfin, la compression du monde. Du nôtre. Et dites-vous bien que tout autre produit facturé ces derniers temps vous a fait perdre celui que vous prenez en le lisant. Les personnages de Djian sont tous principaux, et ça s'précipite (comme) dans le réel. Marie-Jo ne reposera pas sous la neige, mais dans la boue. Avant la fin, vous ne lirez qu'une seule fois une scène insoutenable.

"Pour toi, le monde se résume à ce que tu vois, n'est-ce pas ? Est-ce que c'est réellement supportable, je ne sais pas".

© Karine Fellemann, Avoir-Alire.com (18/06/02)