Ca c'est un baiser : une déception

 

Une déception
Où l’on voit que «Ça c’est un baiser», le néopolar humaniste de Philippe Djian, ne tient pas ses promesses.

C’est un fait: Djian n’est pas aimé. Faites le test avec vos amis: lâchez par exemple, en tire-bouchonnant le rosé ou en ventilant les merguez, que l’auteur de «37,2°» écrit comme personne, et que son dernier roman, «Vers chez les blancs», égale parfois Raymond Carver, pour le phrasé limpide, le lyrisme vrai des situations. Vous allez voir l’espèce de flottement, autour du barbecue, le mélange de stupeur et d’incrédulité, toute cette commisération qui va s’abattre sur vous comme celle dans le métro qui fusille le pauvre type. On reprochait naguère à Djian de parler le loubard sans peine; à présent qu’il s’habille chez Gallimard, on lui en veut de salir, par ses ventes XXL, la réputation de la maison. Quoi qu’il écrive, il dérouille. Prenez cet «auteur jamais en retard d’une mode», cette «finesse dont il n’a jamais su faire preuve», ces «envolées lyriques, putassières et minaudières», ce «roman d’aéroport», ce «grand moment de n’importe quoi» dont la presse vient de le gratifier. Publierait-il le meilleur livre de l’année qu’on lirait encore à son propos les mêmes appréciations.
Il faut dire que «Ça c’est un baiser», son nouveau roman, est d’un ennui assez total. La fille de Paul Brennen, un magnat de la chaussure de sport, est retrouvée morte, étranglée, édentée, pas belle à voir. Deux flics, Nathan et Marie-Jo, mènent l’enquête. C’est là qu’on demande au lecteur un peu d’attention: Nathan est l’ancien mari de Chris, une militante du camembert au lait cru qui aime Wolf, un grand balèze nordique spécialisé dans la guérilla urbaine et la manif anti-OMC. Or Nathan, pour aimer toujours son ex, et fréquenter aussi Paula, sa voisine, couche avec sa coéquipière, la presque obèse Marie-Jo dont l’ex-mari, Frank, qui a tourné homo depuis (ceci sans expliquer cela), enquête aussi sur la mort de Jennifer. On signale aussi, mais on s’en fout, que le monde va mal et Djian est son prophète, qu’il faudrait selon lui rester pur au milieu des souillures, que le métier de flic est, comme celui de vivre, un calvaire climatisé – et l’on verra que l’auteur, avec d’aussi calamiteuses prémisses, ne pouvait qu’aboutir à de laborieuses conclusions.
Que s’est-il donc passé? Quelle lucidité a manqué à Djian pour lui faire renoncer, en cours d’échec, à ce livre sans gloire dont on sent qu’il l’a écrit la conscience mi-close, le verbe aux abonnés absents? Peut-être a-t-il trop voulu sacrifier à l’exercice narratif, échafaudant une manière d’abstraction littéraire où le roman, comme une piste de dés, n’a pour sujet que le texte lui-même, et pour action, au-dessus de la feutrine où roulent les personnages, que la main de l’auteur qui lance et qui reprend? Et puis Djian n’a pas su marier ces deux genres inconciliables auxquels pourtant il emprunte: le drame bourgeois et le roman policier. Du second, il ne peut espérer la noirceur s’il s’attache en même temps à débroussailler les affaires sentimentales de héros désincarnés. On dira qu’il y a bien une ou deux scènes où les sexes se frôlent. Mais rien, quand on connaît Philippe, à se mettre sous la Djian.

© Didier Jacob, Le Nouvel Observateur n°1962, 13/06/02.