Comment supporter la quarantaine sans préfigurer les vieilles années ?

 

Philippe Djian a vieilli, et c'est une bonne nouvelle. L'immense et soudain succès de ce romancier, passé brusquement de la ferveur d'un cénacle d'admirateurs à la curiosité de centaines de milliers de lecteurs par la grâce de l'adaptation cinématographique d'un de ses livres, 37.2, le matin, était porteur de tous les dangers. Djian risquait le pire : donner ce que l'on attendait de lui, faire du Djian.    

Mais l'attitude inverse aurait été tout aussi suicidaire. La force souvent incroyable de l'écriture de Djian réside dans son absolue sincérité, dans une générosité du style qui établit une sorte de contact direct, immédiat, entre les palpitations vitales de l'écrivain et la sensibilité de son lecteur. Pas question donc, sauf à détruire cette immense passion à trois entre un homme, son écriture et son lecteur, d'espérer que Djian puisse "écrire autre chose" - comme s'il avait le choix -, qu'il prenne ses distances avec la manière de ses livres précédents. Parce qu'il ne s'agit pas précisément de "manière", d'un jeu dont on pourrait arbitrairement changer les règles, mais d'un respiration.    

Le piège était donc bien tendu ; et le romancier en a si bien senti les mâchoires qu'il en a fait l'un des thèmes majeurs de son roman. Échine s'ouvre sur l'histoire d'un écrivain, le narrateur, qui après avoir composé de vrais livres s'est retrouvé un jour dans l'incapacité de sortir vainqueur du corps à corps avec l'écriture. Il a continué à exercer son métier, il gagne bien sa vie en fabriquant des scénarios pour le cinéma, mais il a cessé de vivre pour ce qui demeure pour lui la vie même : le miracle continu de la création, le bonheur de se partager et de s'inventer avec d'autres.    

Ce thème de l'impuissance littéraire se redouble dans Échine de thèmes en écho qui expriment une angoisse de même tonalité : désespéré par le départ de la femme qu'il aimait, le narrateur cherche et refuse tout à la fois des relations physiques et affectives détendues avec les femmes qui traversent son existence. D'autre part, il tâtonne, piétine, s'essaie, s'embrouille à établir la bonne distance, la bonne proximité avec son fils qui a quatorze ans et qui hésite lui-même entre l'enfance et l'âge adulte.    

Bref, le narrateur a un peu plus de quarante ans et il se demande comment on peut accepter sereinement la vie lorsque la jeunesse vous quitte et que les douleurs d'échine vous initient aux jours ou vous serez un vieil homme solitaire et perclus.    

Demain vit deux fois 

Philippe Djian n'a pas tout à fait quarante ans, et son fils, qu'il élève dans la région de Bayonne, a lui aussi quelques années de moins qu'Hermann, le fils du roman. Dans cette anticipation du récit sur l'autobiographie se cache peut-être la stratégie adoptée par Djian pour échapper à ce fameux piège de l'auto-imitation ou de l'autodestruction. En projetant son histoire quelques années devant ses pas, l'écrivain débranche son écriture de sa vie quotidienne, mais sans prendre avec elle la distance que lui donnerait par exemple le souvenir. Hier appartient à la mort; demain vit deux fois : aujourd'hui et plus tard.    

Cette dialectique tendue du présence de l'écriture et du futur du récit, du réel actuel et de l'imaginaire ramené ici au potentiel permet à Djian de jouer - et avec quelle présence - sur les deux tableaux simultanément : celui d'un certain apaisement, d'une acceptation presque tranquille de la dégradation des forces vitales et de leur remplacement par cet engourdissement à peine douloureux que l'on nomme sagesse - c'est la face mûrissement.    

Échine bouleversera encore ceux qu'avait touchés en plein cœur l'intensité émotionnelle de Zone Érogène ou de Maudit Manège. Ils y retrouveront cette manière unique qu'a Djian de transmettre au plus près, au plus vif, les douleurs et les bonheurs de l'âme, les angoisses, les colères, les folies de ceux qui essaient de vivre la vie plutôt que de la subir.    

Mais il y a aussi dans Échine une autre musique, moins éclatante, moins nerveuse, moins électrique, moins narcissique. Une gravité presque bienveillante, une véritable tendresse. La même remarque peut être faite pour l'écriture elle-même. Certes, Djian pratique une langue qui est au français des écoles ce que John Coltrane est à Brahms, mais il a su aussi mettre quelques glaçons dans son whisky. Pas assez sans doute pour les puristes, suffisamment pour que ce style, sans rien perdre de sa vigueur ni de son frémissement, se débarrasse de quelques roulements de muscles qui lui faisaient parfois confondre culture physique et body-building.    

En fait et quoi qu'en dise le héros d'Échine et ses douleurs lombaires, quarante ans, pour un écrivain, c'est sans doute le bel âge : celui ou l'on peut encore tout acquérir sans rien abandonner en retour ou presque. C'est après que les choses se compliquent.  
 

© Pierre Lepape, Le Monde, 1992