Philippe Djian : "Ca c'est un baiser", entretien

Djian : tendresses
de la main maternelle,
par Christophe Passer

A partir d’une nouvelle écrite pour Le Monde, Philippe Djian livre un roman en cinq séquences: Frictions, les moments de la vie d’un homme dévoré par l’amour de sa mère. Limpidité, cruauté et désespoir par la bande: du grand Djian.

Plus les années passent, moins il a envie de faire la même chose, Philippe Djian. Alors il passe son temps à chercher dans l’écriture des moyens d’échapper aux formes habituelles. Dans un certain sens, on pourrait dire que l’écriture de chansons, ou de scénarios de films, participe aussi de cette envie forte de s’imposer des contraintes, mais c’est une autre histoire. Parce que les contraintes, ce n’est pas la révolution: juste le plaisir de tenter d’y remettre sa petite musique, sa liberté, sa manière. C’est ce que l’on appelle un style. Et il n’y a pas, dans la littérature française d’aujourd’hui, d’écrivain plus stylé que Djian. Alors il s’est essayé au roman à tiroirs déformants (la trilogie Sainte-Bob), à l’écriture pornographique (Vers chez les Blancs), ou même au roman policier (Ça, c’est un baiser). Mais, à chaque fois, en tordant suffisamment les choses pour dépasser le genre, en faire un objet à la fois familier et complètement neuf.

Frictions donc, nouveau roman. Nouvelle idée, surtout. Elle est partie d’une commande du quotidien Le Monde, qui voulait une nouvelle de lui pour l’été 2002. Il a écrit cette nouvelle, Frictions, les rudes émotions d’un gosse qui voit revenir un père qui l’a planté là avec maman: un soir de non-dits, de règlements de comptes silencieux ou explosifs. Djian est bouleversant dans le genre, cette façon d’accumuler les petites choses, les détails, les regards, la vitesse du vent ou la sueur de l’émotion. On ne s’embarrasse pas de ces digressions psychos qui étouffent cette bonne vieille littérature de France. On est ailleurs: dans une vérité décapée, à vif, vraie, terrible de lucidité et de donc de compassion pour les gens.

La glu des souvenirs

La première séquence de Frictions, c’est donc cette nouvelle de départ. Mais Djian n’aime pas gaspiller. Alors il a continué, et le livre conte ensuite quatre autre moments de la vie du gamin qui grandit, vieillit, s’alourdit de l’existence. Les premières filles, pendant que maman se fait draguer par un vieux beau. La désolation d’un mariage avec un mannequin, l’argent qui ne peut rien contre l’effondrement des amours mal engagées, avec maman qui met de l’huile sur le feu. Maman toujours, qui tombe sur le tard raide amoureuse d’un poivrot qui ressemble au père d’autrefois. Et enfin, la cruauté des rapports du héros avec sa propre fille devenue adolescente, avec toujours maman en embuscade, sa tendresse et les serres dans lesquelles elle emprisonne toujours son enfant.

Des moments de frictions posés comme les instantanés d’une vie, des gens qui se débattent dans la glu des souvenirs, les contradictions du présent, qui courent après d’introuvables harmonies. Parfois, l’on rit tout seul, parfois l’on grince devant pareille entreprise de mise en transparence de nos lâchetés contemporaines. Djian ne juge rien, ne dénonce rien, ne montre aucune issue de secours autre que de regarder les choses en face: il écrit. Et c’est un immense écrivain.

 Christophe Passer, Dimanche.ch (06/03)