Philippe Djian : "Ca c'est un baiser", entretien

 

Rencontre avec Philippe Djian
à l'occasion de la parution de
Frictions

Gallimard : Frictions part d'une nouvelle portant le même titre, et dont le narrateur était un enfant de 11 ans…
Philippe Djian : Oui, et à l'époque plusieurs lecteurs m'ont fait remarquer que c'était dommage que l'histoire de ce gamin ne continue pas, qu'on ne sache pas ce qu'il devenait. Comme j'avais le même sentiment, j'ai eu envie de raconter la suite sur une bonne trentaine d'année, puisqu'il a environ 45 ans à la fin du livre.
  Cela dit, il ne me paraissait pas très intéressant de retracer toute sa vie. En trente ans, il y a des creux ! Donc j'ai trouvé plus intéressant de m'attarder sur les moments les plus importants de son existence, en laissant dans l'ombre bien des épisodes — tout en donnant au lecteur la possibilité d'entrevoir ce qui n'est pas explicitement raconté. Par exemple, on comprend que le père mène une existence aventureuse et vit de façon plutôt marginale, puis que le fils s'est lancé dans des activités analogues — mais on ne sait jamais exactement lesquelles. À chacun de compléter le puzzle !

Gallimard : En même temps, ces moments clés correspondent à des cycles dans l'existence du narrateur…
Philippe Djian
: Dans le premier épisode, c'est vraiment un enfant : il n'a que 11 ans et ne comprend rien à ce qui se passe. Dans le deuxième, il a 18 ans, dans le troisième, 25 ans et se sent mal à l'aise dans son mariage — on comprend qu'il s'est marié un peu rapidement pour tenter de se détacher de sa mère, pour laquelle il éprouve des sentiments à la fois très troubles et très forts. Dans les épisodes suivants, il a une petite fille que l'on voit grandir, et à la fin, elle a 18 ans et lui pose les mêmes problèmes que ceux qu'il a posés à sa mère au même âge…
Mais toute sa vie se déroule selon une constante : sa grande difficulté à trouver une compagne et à se stabiliser affectivement, parce qu'il passe son temps à tenter de se libérer de deux femmes — sa mère, puis sa fille — dont il n'a au fond aucune envie de se libérer.

Gallimard : Vous n'aimez guère inscrire vos intrigues dans un lieu ou une époque, mais ici, vous êtes allé encore plus loin dans la mesure où le livre se déroule selon une série de huis clos…
Philippe Djian
: Je n'aime pas beaucoup chercher des appuis formels dans les lieux, les décors ou le contexte de la réalité. Ici, c'est encore plus net : le nœud du livre réside dans les relations entre les personnages, qui sont d'une certaine façon intemporelles. Donc peu importe l'époque à laquelle ils vivent cette histoire, même si certains détails montrent que cela se passe de nos jours.
Le huis clos est bien réel : dans un épisode, le narrateur conduit à l'école sa petite fille, ainsi que l'institutrice de celle-ci. Ils se retrouvent pris en otage pendant quarante-huit heures dans une salle de classe par un terroriste qui fait penser à Human Bomb. Mais ce n'est pas le fait-divers qui m'intéresse, plutôt de décrire comment les rapports qu'il essaie de nouer avec l'institutrice vont évoluer dans ce contexte bien précis.

Gallimard : Peut-on dire que le narrateur va d'échec en échec ?
Philippe Djian : C'est vrai que son existence est chaotique, qu'il est incapable de se détacher de sa mère, que son père lui manque et qu'en même temps il existe une rivalité irrépressible entre eux deux, dans la mesure où il a pris auprès de la mère la place du père absent… C'est vrai aussi que la fin est l'inverse d'un happy end. Mais c'est quand même, d'une certaine façon, un happy end. Parce que ce type n'est pas un loser, parce qu'il se bat tout le temps pour que les choses aillent mieux. Quoi qu'il arrive, il avance, il ne baisse jamais les bras.

Gallimard : Une sorte d'équilibre dans le déséquilibre ?
Philippe Djian : Oui, peut-être même de bonheur. Il y a longtemps que je ne crois plus à l'idée du bonheur intégral, j'ai même fait une croix dessus : d'abord parce qu'il est inatteignable, ensuite et surtout parce que je ne suis pas sûr que ce soit une idée vraiment intéressante. Quand tout va bien, tout devient plat, immobile — et, quelque part, on est mort. Ne pas mourir, c'est continuer à être en mouvement ! C'est pour cela que j'ai choisi ce titre, Frictions : sans jamais en arriver au déchirement, les choses et les gens ont du mal à s'ajuster. Ça grince, ça gratte, mais on reste ensemble, on continue à se parler, à échanger. C'est ça le plus important.

© Gallimard, 2003