Philippe Djian : "Ca c'est un baiser", entretien

Philippe Djian
en homme rangé,
par Pascale Frey

 

S'il aime faire violence à la langue française, le romancier sait apprécier aussi la douceur de la vie familiale dans un bel appartement parisien.

On projetait beaucoup de choses sur Philippe Djian. On l'imaginait loubard, alors qu'il jouerait plutôt la carte du tendre. On le voyait dans un lieu bohême voire déjanté. Il habite un bel appartement, lumineux, original, familial. En musique et en littérature, il aime l'expérimental, mais en ce qui concerne sa vie, il est marié depuis trente ans à la femme dont il a eu trois enfants. Enfin, il aurait été compréhensible et même excusable que le succès lui monte à la tête. Après tout, la plupart de ses romans sont des best-sellers traduits dans une trentaine de langues. Pourtant, il ne cesse de s'étonner d'être devenu écrivain, un métier dont il ne connaissait même pas l'existence. «Dans ma famille, personne ne lisait et lorsque mon père rentrait et me voyait dans un fauteuil avec un bouquin, il me demandait si je n'avais rien de mieux à faire!»

Alors qu'il est en quatrième, dans un lycée du Xe arrondissement de Paris, il fait une rencontre décisive. «Un copain m'a mis Céline entre les mains. C'est un univers qui s'est ouvert. Puis, avec cet ami, nous sommes partis aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. Nous tenions des journaux et j'ai commencé à trouver qu'écrire était agréable, que cela mettait un peu d'ordre dans le chaos de la vie.»

A vingt-cinq ans, il se marie. Très vite, le couple a un enfant et décide d'aller vivre à Corbières où il retape une maison: «J'écrivais pour raconter des histoires aux amis qui venaient nous rejoindre le week-end.» Peu à peu naît l'idée de soumettre un manuscrit à un éditeur. Chez Gallimard, on lui répond qu'il se situe délibérement en dehors de la littérature et que ce n'est pas pour eux. Bernard Barrault, en revanche, s'enthousiasme pour ses nouvelles qui seront réunies dans Cinquante contre un. Avec Zone érogène, Philippe Djian commence à se faire connaître du public. Puis il y auraBleu comme l'enfer et enfin 37°2 le matin dont l'adaptation au cinéma le propulse dans les meilleures ventes. «Je trouvais incroyable que l'on me donne tout cet argent, alors j'ai décidé d'en profiter et de voyager.» Pendant les années qui suivent, il ne cesse de déménager: les Etats-Unis, Florence, Biarritz, Bordeaux, Lausanne (Stephan Eicher, pour lequel il écrit des chansons, lui a promis qu'il se plairait sur les berges du Léman), puis rentre à Paris. «Je pense que nous n'allons plus bouger pendant quelque temps. Ma fille de douze ans ne veut pas perdre ses copains!»

Tout au bout d'un interminable couloir, Philippe Djian a installé son bureau, dont il laisse la porte ouverte pour entendre les bruits du quotidien. Là, tous les matins, il s'attable devant son ordinateur. «Ma femme est peintre et, comme elle, j'ai l'impression de travailler une matière. Je n'ai pas forcément d'idées, mais comme le disait Céline, «les idées c'est vulgaire, tout le monde en a!» Il me semble que tout a été dit et s'il y a quelque chose à faire, c'est au niveau de la langue.» C'est la première phrase qui déclenche tout. «Je dois dire que s'il y en avait un qu'on ne s'attendait pas à voir, c'était bien lui.» Voilà comment débute son nouveau roman, Frictions. Le récit est écrit à la première personne, divisé en plusieurs chapitres correspondant à des étapes importantes de la vie d'un homme. «Je n'ai pas l'angoisse de la page blanche. Je sais que le livre existe quelque part, il suffit de le trouver.» Sa première lectrice est sa femme, et il l'écoute. C'est ainsi qu'il a coupé trente pages dans son dernier texte parce que ce passage ne collait pas avec le reste. «Mon éditeur ne me corrige pas. Je ne l'accepterais pas. Pas parce que je pense être le meilleur, mais parce que c'est ce livre-là que je voulais écrire et pas un autre.» Dans son bureau, il y a aussi des haltères. «Après cinquante ans, il faut s'entretenir», dit-il en tirant sur sa cigarette! Une guitare l'aide à écrire des chansons. Exclusivement pour Stephan Eicher. «C'est ma liberté, et comme ça je ne suis pas obligé de tenir une chronique dans un journal!» Sur son bureau se trouve un harpon trouvé à Martha's Vineyard et dont Philippe Djian m'affirme que c'est celui qui a été planté dans le dos de Moby Dick.

Lorsqu'il écrit, il peut lire des auteurs qui ne sont pas proches de lui, comme Cervantès. Autrement, il aime passionnément Raymond Carver, Denis Johnson ou Martin Amis. «Mais comme je les trouve meilleurs que moi, je préfère les laisser de côté quand je travaille.» Retour dans le salon où les chaises entourant la grande table sont des sièges de cinéma. Il y a des tableaux de sa femme, qui signe sous le nom de Année 15. «Nous parlons beaucoup de ce que nous faisons, et bien sûr il y a des rapports entre les recherches que je mène dans l'écriture et elle dans la peinture.» En musique, il aime les trucs un peu bizarres, encouragé en cela par son fils très branché dans le domaine. Au cinéma, il apprécie aussi l'originalité, ce qui ne l'empêche pas d'adorer Scorsese. Il vient de terminer un scénario pour un film de Luc Bondy, Ne fais pas ça. «Je comprends souvent mieux ce que me raconte un metteur en scène qu'un écrivain. Et le cinéma m'inspire pour l'écriture. En ce moment, par exemple, je travaille des dialogues avec des répétitions, un problème que Godard a résolu il y a des années au cinéma.» Philippe Djian aurait pu s'endormir sur ses lauriers, refaire mille fois le même livre. Mais ce n'est pas le genre de la maison. A chaque fois, il remet son trophée en jeu et, s'il est parfois écorché par la critique, il a un public d'inconditionnels qui le suit avec passion depuis vingt ans.

© Lire, 06/2003