Philippe Djian : "Ca c'est un baiser", entretien

 


Philippe Djian, Ysé Aillaud, la littérature au noir

 

Comme tous les écrivains - faut-il rappeler que ce mot ne signifie pas "écrire des livres", mais avoir un univers, une cohérence, construire une œuvre -, Philippe Djian, dont Impuretés est le vingtième titre depuis 1981, a ses inconditionnels.  Et ses détracteurs - quel véritable écrivain n'en a pas ? Il a aussi des admirateurs à éclipses, qui l'aiment par périodes. Ils étaient peu nombreux à l'avoir remarqué avant son premier grand succès, 37°2 le matin (éd. Bernard Barrault, 1985). Dans ces années 1980, où l'on prônait le rejet des deux décennies précédentes, où l'on parlait de "retour au récit", au "roman-roman" - c'est-à-dire à la convention -, Djian était une bouffée d'air frais, avec ses récits déjà noirs et son style brut.
Les défenseurs de Zone érogène (éd. Bernard Barrault, 1984) ont souvent moins aimé le Djian des années 1990, celui d'après Lent dehors (éd. Bernard Barrault, 1991, "Folio" n° 2437). Passé chez Gallimard, installé dans la posture d'une sorte de Richard Brautigan français, il insistait sur sa passion pour le style, tout en adoptant une certaine lourdeur. Toutefois, demeurait la noirceur, la description de rapports humains calamiteux et vrais.
Avec Frictions (Gallimard, 2003), Djian n'a bien sûr pas radicalement changé de style - et, si on le trouve un peu pesant, il faut faire avec, ou renoncer. Mais dans cette description de situations de crises - un personnage à plusieurs âges de la vie, comme une suite de nouvelles -, il a resserré son récit, approfondi son talent à décrire une humanité en déroute.
Dans Impuretés, il pousse à son paroxysme son sens du désastre. Le lieu du roman n'est pas nommé, mais la pauvreté n'y est pas de mise. De belles maisons sur une colline, des jardins, des lacs. Les habitants ? Des bourgeois bohèmes, pour la plupart oisifs, certains étant artistes, ou supposés tels. C'est le cas des Trendel, la famille au centre du livre. Richard, le père, écrivain raté et héroïnomane repenti. Laure, la mère, 45 ans, actrice à la recherche d'une seconde carrière et cassée par la mort de sa fille Lisa, 18 ans. Evy, le fils, 14 ans, était avec Lisa quand, huit mois avant le moment où commence le récit, elle s'est noyée dans un lac. Lui seul sait ce qui s'est passé. Il n'a rien voulu dire, on le soupçonne donc de n'être pas étranger à cet "accident"...
Sur la colline, ce n'est pas une existence "sea, sex and sun", mais plutôt "drogue, mensonges et sexe lamentable". Des parents perdus et des enfants égarés. Des gens qui n'ont rien compris et en font le constat, sans vraiment chercher à comprendre. "Connaissait-on un gâchis semblable à ce qu'il - Richard - avait fait de sa vie ? ça semblait difficile d'atteindre un tel degré d'erreurs en tous genres, d'avoir été un mauvais père, un mauvais mari, un mauvais écrivain, c'était beaucoup pour un seul homme."
Les enfants se sentent sans avenir, et même sans présent vivable. Lisa est morte, Patrick, qui fut son amant, se suicide, Anaïs se réfugie dans son obésité et sa vénération pour la mémoire de Lisa, Andreas ne supporte pas la femme avec laquelle vit désormais sa mère, Brigitte. Evy s'invente un amour platonique pour la belle Gaby, qui couchait avec Lisa, sa sœur adorée, et qu'il voit comme une figure de pureté. Mais, comme tous, la séduisante Gaby se drogue, et prête son corps pour quelques doses.
Impuretés est-il le définitif "no future" de Philippe Djian ? Sûrement pas. Plutôt un appel à la lucidité, une injonction furieuse, "regardez-vous !", à ces parents qui, n'ayant pas élevé leurs enfants, les trouvent "si rétrogrades, quelquefois, qu'ils font peur", avec "ce mélange d'ingénuité et de brutalité". "Il y a un livre entier à écrire là-dessus." Il est écrit, et ça fait peur.
Rares sont sans doute les amateurs de littérature au noir qui ont remarqué Ysé Aillaud, en 2003, pour son premier roman A vendredi (éd. Pauvert). Elle débutait pourtant avec talent dans le genre, avec une singulière froideur, communiquant un sentiment d'angoisse. Elle récidive avec Abel Cléry, et installe d'emblée une atmosphère à la Patricia High-smith - pas celle des Ripley, mais celle du Journal d'Edith, d'Une créature de rêve ou des nouvelles. Un récit débutant de manière apparemment anodine - Julia, une vieille amie de la narratrice, Alice, connue pendant leurs études communes, vient dîner. Et pourtant, dès les premières pages, on éprouve une peur étrange. Alice croit avoir aperçu, dans un clochard, un ancien condisciple. Julia retrouve son nom, Abel Cléry. Le plus brillant de tous, mettant tout le monde en état de choc. "D'une voix neutre et métallique, il sondait les cœurs arides, la cupidité, les défis et les haines sourdes ; dénonçait l'hypocrisie des vertus, l'illusoire bonté."
Comme Alice, le lecteur sent immédiatement que cet Abel est maléfique, mais, comme elle et avec elle, il va vouloir retrouver sa trace et découvrir, avec le malaise que procure un beau roman inquiétant, sa personnalité funeste..

Josyane Savigneau, Le Monde, 11/03/05

IMPURETÉS de Philippe Djian. Gallimard, 350 p., 18,50 €.
ABEL CLÉRY d'Ysé Aillaud. Ed. Maren Sell, 156 p., 16 €.