La belle maman et l'écrivain

Un plumitif en panne de succès, une désirable sexagénaire. La fin d'une trilogie selon Djian.

On peut se nommer Paradis et vivre un enfer; s'appeler Luc et être obsédé par l'anagramme de son prénom. Depuis que sa femme, Eileen, l'a quitté trois ans plus tôt afin d'épouser Victor, l'un de ses meilleurs potes, Luc tente de refaire surface. Pour se remettre d'aplomb, il adopte une thérapie de choc, alcool plus écriture, renforcée par quelques visites à Juliette Montblah, sa psy. En dépit du fait que Montblah (blah?) en pince pour lui, ce traitement aurait pu être couronné de succès. Dans un monde idéal, Luc aurait tranquillement achevé les deux romans auxquels il travaille en parallèle depuis des années, Assassins et Criminels, dont les héros ne sont autres que ses propres voisins de la vallée de la Sainte-Bob (les assassins sur la rive gauche, les criminels sur la droite). Entre deux canettes de bière, il aurait utilisé le peu d'énergie qui lui restait à entretenir sa relation, apaisante mais sans passion, avec Jackie, qui se trouve être l'épouse légitime de son bon copain Thomas. Mais l'idéal n'est pas de ce monde. Surtout quand votre ex-belle-mère, une pétroleuse de 63 ans, rouquine et bien roulée, débarque chez vous, pose ses valises (pour trois mois, le temps de trouver une maison, tu parles...). "Certaines journées d'automne sont propices à la fécondation des emmerdements futurs", prévient Djian dès la première page. C'était l'une de ces journées-là. Et Luc le savait.

En accueillant belle-maman, l'écrivain en congé de succès se livre en fait à l'une de ses distractions favorites: mettre le feu au lac et voir ce que ça donne. Eh bien, ça donne! En moins de temps qu'il n'en faut pour dire Djian, toute la vallée bruit de rumeurs sur l'idylle qui est en train de se profiler sous le toit de Luc. Cette interminable mais irrésistible montée du désir se déroule sous l'œil de voisins émoustillés bien décidés à ne rater aucun épisode de ce croustillant feuilleton. Bien sûr, Eileen rapplique pour mettre le holà à cette affaire naissante avec des arguments dont on taira la substance mais qui ne manquent pas de poids. Après Assassins et Criminels, Sainte-Bob achève la trilogie que Djian avait promise aux éditions Gallimard. En eaux troubles.

© Thierry Gandillot, L'express, 14/05/1998