Le nombre impair

Assassins et Criminels forment avec Sainte-Bob une trilogie dans laquelle Philippe Djian met l'accent sur la solitude de l'homme qui ne connaît plus de place à l'amour dans sa vie solitaire. Philippe Djian met encore une fois son talent au service de cette symphonie pathétique sur la bataille désespérée de l'homme contre lui-même.

"Toutes les histoires sont des histoires d'amour". Ce sont ses paroles empruntées à Robert Wilson McLiam que Philippe Djian a choisi comme prélude à sa complainte.

La machine infernale

Luc Vincent Paradis est un écrivain sur le déclin qui est désemparé après que sa femme l'eut quitté trouvant dans son amant, le mari de la psy de Luc, un homme plus digne de confiance. Depuis la séparation, Luc vit imbibé d'alcool presque en permanence et a totalement perdu le goût de vivre. Il est toujours très amoureux de sa femme ou pense l'être jusqu'au jour où Josianne, sa belle-sœur avec qui il a un relationnel plutôt difficile lui demande de l'héberger pour quelques jours.
Cette idée lui paraît propice à la mise en examen de son talent de faiseur d'intrigues: "Car enfin, la présence de Josianne m'excitait d'une manière ou d'une autre et j'aurais aimé qu'Elisabeth me le confirme en s'inquiétant d'un éclat malsain et résolu dans mon regard ou qu'un vague sentiment me trahisse, mais je n'avais rien de particulier en dehors de ma tête de tous les jours, parfaitement inexpressive".
C'est en vivant avec Josianne que Luc Paradis, grand intrigant sur papier, découvre enfin à quel point l'on peut être aveugle lorsqu'on vit avec quelqu'un chez qui rien n'est décelable dans sa manière de vous trahir. Pour cela Luc n'a pas besoin d'Elizabeth, sa psychiatre mais plutôt de son propre regard afin de se rendre compte que les relations de couple ne sont pas aussi simples ni aussi compliquées qu'elles en ont l'air mais que l'état d'âme de chacun est seul responsable.
Sans perdre son humour, Luc Paradis établit un ressort invisible dans ces dialogues internes et externes lui laissant une liberté absolue de passage dans le temps et dans l'espace narratifs. Son humour est surtout tangible lorsqu'il s'adresse à lui-même : "Sauf qu'aujourd'hui encore, certains indices, comme ce jeu stupide avec Josianne, venaient me rappeler quel pauvre type j'étais, moi, Luc Paradis, quel pathétique exemplaire de mauvais perdant (mauvais perdant ? bigre ! tu n'y vas pas avec le dos de la cuillère. Tu as de ces mots !...) je faisais avec mon poil encore mouillé. Mais que me restait-il d'autre ? Que restait-il de moi qui ne fût pas lessivé ?"
"Et parce que cette vie est un outrage permanent à notre sensibilité. Un outrage permanent dont il faut se débrouiller quand on le peut". Tiraillé entre son désir de vengeance, son amour meurtri pour Eileen, sa femme, son attirance physique, aussi imprévisible soit-elle, pour sa belle-mère, la fin de son histoire avec sa maîtresse et ses rapports particuliers avec sa psy, la femme de l'amant de sa femme, enfin un imbroglio assez pathétique, moderne mais en même temps amusant que vit le narrateur qui ne laisse pas le lecteur indifférent.

L'outrage

En dehors d'une communication permanente entre l'auteur, le narrateur, les personnages et le lecteur, Philippe Djian n'exclut pas la nature qui joue un rôle de tremplin et de personnage secondaire nécessaire au développement de l'intrigue et de l'analyse : "Le jardin s'égouttait avec un air de vierge suffoquée par une étreinte brûlante et rapide (se sentant devenir femme et cherchant le petit malin des yeux), le capot de ma voiture fumait encore, la terre de mes plates-bandes avait une belle couleur sombre, un semblant de fraîcheur parfumée se promenait à la fenêtre mais le reste était bleu. Résolument, lumineusement, obstinément, irrécupérablement bleu".
Le langage est un des atouts premiers de Philippe Djian qui manie avec perfection mais audace et goût en même temps, un lexique qui s'adapte parfaitement dans un contexte syntaxique révélant avec force et dextérité les analyses les plus percutantes et les plus déchirantes sur la nature de l'homme, ses faiblesses et ses potentialités de jouer avec ses sens, son intelligence et sa sensibilité. "Mais la tentation, Seigneur, oh la tentation que vous m'avez imposée dans l'état où j'étais, dans ce tunnel propice à tous les dérapages possibles et après toutes ces émotions ! Un instant, j'ai cru que ma langue allait forcer le barrage de mes dents pour jaillir hors de ma bouche telle une serpillière lubrique et sans vergogne et Dieu sait que le sang ne m'intéresse pas plus que ça. Je ne peux rien expliquer. Abraham, le poignard dressé au-dessus de son enfant".
Sainte-Bob, Assassins, Criminels, une trilogie à lire dans l'ordre ou le désordre.

© Journal de l'Ile, 1998.