" Au commencement était l'émotion " (1)

" Il y a des livres qui parlent du canal de Panama..." (Blaise Cendrars) Et d'autres, comme Ardoise (2), qui parlent de livres. Pour une fois, la " quatrième de couverture " ne raconte pas n'importe quoi sur le contenu de l'ouvrage et se contente de ce sobre mais exact commentaire : " Philippe Djian nous offre un texte jubilatoire qui se déguste ou se dévore. " Il y avait longtemps qu'une lecture ne m'avait fait éprouver une telle jubilation, justement, un tel appétit de lire, de " dévorer " des livres. Pourtant, rien de nouveau dans la démarche de Djian : ce n'est pas la première fois qu'un écrivain parle des livres qu'il aime, qui l'ont aidé à vivre, appris à se connaître, soutenu quand il doutait de la nécessité de continuer à se battre avec les mots, rendu meilleur, moins vaniteux, plus indulgent, qui l'ont changé parfois. Rien de neuf, dira-t-on, et cependant... · ma connaissance, il est extrêmement rare qu'un écrivain exprime si sincèrement son émotion - on trouve d'ailleurs le mot plus d'une dizaine de fois sous la plume de Djian - en découvrant certains de ces livres. Dès la première page d'Ardoise, l'auteur de 37ø2 le matin (3), avec la complicité de Charles Bukowski, nous convie à partager son festin : " Un jour, j'ai sorti un livre, a écrit Bukowski dans sa préface à Demande à la poussière (4) de John Fante, je l'ai ouvert et c'était ça. Je restais planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d'une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait sa forme à la page, une sensation de quelque chose de sculpté dans le texte. Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. "

Cette dernière phrase ne figure pas dans cette première page, Philippe Djian ne l'a pas retenue alors qu'elle va constituer le fil conducteur de tout son livre. " J'ai éprouvé le même genre d'émotion avec l'Attrape-cours (5) de Jerome David Salinger, lorsque j'avais dix-huit ans. Je sais de quoi un livre est capable. (...) Je pense à une blessure car, étrangement, se mêle une notion de douleur à l'amour que l'on porte à certains livres. " J'aime qu'un écrivain dise cette souffrance, avoue ce bouleversement qui s'empare de lui dans ce moment intime de la lecture quand, d'amour, il aime un livre. C'est une preuve de grande confiance qu'il fait au lecteur en lui livrant ce qui lui arrache des larmes, le fait trembler jusqu'au vertige, lui donne un bonheur indicible, l'atteint à l'âme. " Je pensais que certains livres n'étaient pas des livres mais de purs moments d'émotion qui vous élevaient vers les cimes. " Les circonstances, ses goûts musicaux ont plus volontiers entraîné Philippe Djian vers les écrivains américains, à l'exception de Blaise Cendrars et de Louis-Ferdinand Céline dont il écrit " qu'il n'est pas un écrivain qui vous tend la main ", qu'il a " empoigné notre vénérable langue à la gorge et l'a transfigurée. Une sorte de déclaration d'amour en forme de cassage de gueule ". Sidéré, fasciné, Djian lit Céline " en courbant l'échine ", tour à tour " léger et parfois écrasé contre le sol glacé ", ou le " souffle coupé " par ce genre de déclaration : " Au commencement n'était pas le Verbe. Au commencement était l'émotion. "

Avec Cendrars, c'est autre chose : " le lire peut vous rendre à moitié fou " ; avec lui, " le monde a des allures d'éblouissement perpétuel, de bouillonnement, d'activité fiévreuse. Même quand elle est monstrueuse, la vie semble magnifique ". Et, pour mieux enfoncer le clou, Djian déclare péremptoire : " Tout homme sain d'esprit devrait posséder une bonne valise. Et lire Cendrars. " Je ne sais pas si Ardoise aura du succès mais, ce dont je suis sûre, c'est que sa lecture donne envie de boucler sa valise et de bouffer le monde. Rien que pour cela, ce livre est nécessaire. Je souhaite que ceux qui le liront, disent : " Je suis devenu quelqu'un d'autre après avoir terminé ce livre ", comme l'affirme Djian lui-même après avoir lu Sur la route (6). " Salinger, Céline, Cendrars m'avaient profondément marqué mais, avec Kerouac, ce fut autre chose, il ne me laissa point la moindre chance. (...) La première phrase trace un sillon sur ma poitrine. C'est une lame qui avance en écartant mes chairs. J'ai envie de dire : ''Non, Jack, arrête...'', mais je ne dis rien et poursuis ma lecture tandis que mon sang se répand sur les draps et que la tête me tourne. " L'émotion me submerge en recopiant ces lignes et c'est comme une porte ouverte, une évasion possible. Une nouvelle fois, je suis subjuguée par la puissance des mots dans la bouche des poètes et de ceux pour qui " la poésie est le passage obligé ".

Qui le croira ? Pour écrire cet articulet, j'ai tiré de ma bibliothèque - comme on appelle à l'aide - Miller, Djian, Céline, Cendrars et Malraux... " Écrire n'est pas simple. Écrire est une occupation parfois rebutante, parfois stérile et affligeante, parfois même au-dessus de nos faibles forces, mais elle est la seule qui soit acceptable ", soutient encore Philippe Djian ; et j'ajouterai : en dépit de l'amour et de la passion qui nous portent...

© Régine Deforges, L'Humanité, 16/01/2002

(1) Louis-Ferdinand Céline.
(2) Aux éditions Julliard.
(3) Aux éditions J'ai lu.
(4) Aux éditions 10/18.
(5) Aux éditions Pocket.
(6) Collection Folio, aux éditions Gallimard.