Pornograhie, par Philippe Djian


Elle est la baleine blanche

Prenez Marguerite Duras. Que j'aimais beaucoup. Eh bien, il y a sans doute un point sur lequel le critique de «l'Express» et moi pouvons tomber d'accord: sexuellement, la pauvre n'éveillait plus rien en nous. Il n'y a donc pas que l'intelligence. Et même s'il était arrivé à Marguerite d'écrire bien mieux que lui et moi réunis, vous ne nous ferez pas revenir là-dessus.
Il n'y a pas que la jeunesse non plus. La fraîcheur, la fermeté des tissus, ça va bien un mo-ment. J'ai le même problème avec le yaourt nature. J'ai cessé d'en manger un beau jour, et j'ai cessé de fréquenter des filles de 20ans par la même occasion, et depuis belle lurette. Je me contente de les accrocher aux murs de mon bureau pour l'égayer un peu.
A une époque, je vivais avec deux filles de 20ans. Aujourd'hui, j'en ai une de 40.
Ni l'intelligence ni la jeunesse n'y peuvent quelque chose. Imaginez une fusée envoyée dans l'espace. Une gerbe de feu.
Quand je dis ça, je ne parle pas d'un engin du dernier cri ni d'un sous-marin russe, mais j'évoque une mécanique bien huilée, qui a fait ses preuves, et dont le cerveau tourne à plein régime. Quelques impacts sur la carlingue d'une machine rodée aux petits oignons n'ont tué personne. En fait, le seul problème avec une femme de 40ans, c'est qu'elle n'a plus rien à perdre et que l'on ne sait jamais ce qui peut lui passer par la tête. Parfois, elle ne répond plus.
Je me mets à sa place.
Il y a une plage de sable fin entre deux falaises de granit, d'éboulis, d'escarpements rocheux. Entre le moment où l'on ne réfléchit pas assez et celui où l'on réfléchit trop. Quand elle en est là, je vous conseille de changer de trottoir. Elle serait fichue de vous demander des trucs. De l'étonner. De vous remuer, de changer cette vie de merde. D'aller prendre je ne sais quoi pour baiser à mort pendant une semaine. Et encore ça, c'est possible, elle a des tours dans son sac. D'avoir du respect. De placer la barre encore plus haut. De pimenter la sauce. De vous remuer, de changer cette vie de merde.
On se demande si on a assez de ses deux bras et de ses deux jambes pour tenir le rythme. On passe des nuits les yeux grands ouverts, à se demander d'où elle vient, si elle a mangé du cheval, si on a les couilles nécessaires pour faire face ou si on ne ferait pas mieux de l'enfermer en attendant qu'elle se calme. La mettre dans un zoo pour venir l'admirer sans trop s'approcher des barreaux, s'en méfier comme d'une fleur vénéneuse et mettre son malheureux fils en garde: «Tu vois, ce genre de femmes, il faut y faire hyper gaffe!... Elles sont capables de tout. D'ailleurs, pourquoi tu crois qu'on les tient à l'écart? T'as envie de voir le pays sens dessus dessous?... Et même, t'as envie de te remettre toutes les cinq minutes en question?...»
On est prévenu. Pour aller dans les décors, il faut le faire exprès. Et au-delà? Suffit-il qu'elle vous encourage? Si elle vous disait de vous tuer, vous le feriez? Qu'en pense le pape? Qu'en pensent les philosophes? Qu'en pensent les présidents, les industriels, les banquiers? Une femme de 40ans est-elle dans son état normal?
Elle est comme Moby Dick, la baleine blanche, tâchant de nous entraîner vers les profondeurs. Empruntant des routes inconnues. Saccageant nos carrières, nos plans de retraite, nos maisons de campagne. Vous lui donnez le doigt et elle vous arrache le bras tout entier. Vous la baratinez et elle vous rit au nez. Vous la voulez et vous ne l'aurez jamais. Elle est la baleine blanche. Celle dont vous avez toujours rêvé. «Oh! paysages infinis de l'âme toujours verdoyants, en vous les hommes peuvent encore se rouler comme de jeunes poulains dans le trèfle nouveau du matin...»
Mais c'est de notre faute.
On a la femme de 40 ans qu'on mérite.

Ce texte est paru initialement dans Le Nouvel Observateur, n°1643, 02/051996