Article paru dans le journal Le Monde (13/07/02)
à l'occasion de la publication de la nouvelle inédite "Frictions"

Le doux désenchantement de Djian

Admirateur inconditionnel de Raymond Carver, magnifique nouvelliste américain, Philippe Djian a logiquement commencé par écrire des nouvelles, mais s'est ensuite concentré sur un seul genre littéraire, le roman. Après des débuts sans coup d'éclat, en 1982, à 23 ans avec 50 contre 1 - aux éditions BFB -, il a très vite été reconnu. Remarqué pour Bleu comme l'enfer (plus tard adapté au cinéma par Yves Boisset) et Zone érogène, il a connu son premier grand succès avec 37°2 le matin (1985, adapté au cinéma par Jean-Jacques Beineix).

Une quinzaine de romans plus tard sa réussite ne s'est pas démentie. Son tout dernier livre vient de paraître, chez Gallimard, maison que Djian a rejointe en 1993. Dans Ça c'est un baiser, sous couvert de roman policier, il continue sa chronique d'une génération désenchantée. Lui-même a une sorte de doux désenchantement, avec sa dégaine de rocker pacifique, son regard bienveillant et son irrésistible sourire toujours légèrement mélancolique.

"JOUER AVEC LES MOTS"

On a tellement entendu Philippe Djian expliquer qu'un écrivain devait "trouver sa distance" qu'on pensait ne plus jamais lire de textes brefs écrits par lui. Du moins pas des nouvelles. Car il a fait des chansons pour Stéphan Eicher. "Ce n'est pourtant pas devenu une passion, dit-il aujourd'hui. Il y a trop de contraintes d'écriture. Moi j'écris parce que ça m'amuse de jouer avec les mots. Mais faire rimer, ça ne m'amuse pas. Les nouvelles, c'est une autre affaire. Soudain, j'ai le sentiment que le désir m'en revient. j'ai beaucoup aimé écrire "Frictions" pour Le Monde. J'ai envie de continuer. Je crois que je vais garder le même héros, ce gamin que je vais suivre, de nouvelle en nouvelle, à différents âges de la vie." "Certes, j'ai toujours insisté sur cette nécessité de "trouver sa distance" et je me su! is tenu au roman, explique-t-il. Mais je pense qu'on peut avoir plusieurs distances. Vous savez, la première ligne que j'ai écrite a été publiée. Alors mes progrès, mes tâtonnements, ont eu lieu en public. Et c'est seulement maintenant que je me sens libre." Ce retour vers la forme courte n'est pas seulement une volonté de retrouver Carver, auquel il a rendu un très bel hommage dans son recueil d'essais, Ardoise (Julliard, 2002), mais aussi une manière de soigner une certaine nostalgie de ses années américaines, lorsqu'il habitait l'île de Martha's Vineyard, lieu assez paradisiaque non loin de Boston.

"Là, j'ai fait une vidéo avec Louise Bourgeois. J'ai aussi enfin lu Raymond Carver en anglais. Cependant, je n'ai jamais pu le rencontrer, il est mort prématurément. Pour moi, c'est le styliste parfait, avec un amour absolu du rythme et de la phrase. En France, j'ai retrouvé cela chez Christian Gailly, et je suis heureux qu'il ait obtenu le prix du livre Inter, auquel je participais."Désormais, Philippe Djian a ajouté à son Panthéon américain, Eudora Welty, morte en 2001 à l'âge de 92 ans, mais qu'il a découverte récemment. S'il suit le chemin de la merveilleuse Eudora Welty, on est assuré d'avoir, à tous les sens de l'expression, d'excellentes nouvelles de Djian.

EN ACCORD AVEC SON DÉSIR

Pour l'heure, en dehors de cette petite escapade estivale dans les colonnes du Monde, Philippe Djian, qui habite de nouveau Paris après quelques années passées en Suisse, à Lausanne, fait du cinéma : "Pas devant la caméra, précise-t-il. Pas non plus derrière. Je crois que je n'aimerais pas beaucoup m'occuper de tous ces ego. Mais je suis extrêmement heureux d'avoir écrit le scénario d'un film dont Luc Bondy est en train de préparer le tournage, avec Bruno Ganz. Je les admire beaucoup tous les deux. C'est ma première vraie expérience satisfaisante. Avec Beineix, je n'avais absolument pas travaillé. En revanche, j'ai travaillé avec Jacques Audiard pour Sur mes lèvres. Mais j'ai renoncé à cause du tour que prenait l'histoire, qui ne me convenait pas." On aurait tort, sûrement, de croire, à cause de s! a bienveillance tranquille, que Philippe Djian est prêt à des compromis. C'est un écrivain qui sait ce qu'il fait et va seulement où il se sent en accord avec son désir.

© Josyane Savigneau, Le Monde (13/07/02)