Ca, c'est un baiser : extrait


Doggy bag, saison 3 :
Extrait

 


Au lieu de crier, elle se mordit la lèvre.
Dieu merci, il ne lui avait pas arraché la croix qu’elle portait au cou.
Elle se renfonça dans la sciure et les copeaux, dans le fond de la camionnette.
Roger se tenait dans l’encadrement. Le soufflement de la portière s’ouvrant, coulissant sur son rail, semblait encore suspendu dans l’air. Derrière lui, le jour se couchait sur les bois, quelques nuages obscurcissaient le ciel. Un fort parfum de terre et de feuillure frappa le visage d’Irène qui sentit sur ses joues le fil glacé des larmes qu’elle avait versées sur son sort.
Sa gorge était paralysée, si bien qu’elle était incapable de dire quoi que ce soit, incapable de hurler. Seul un misérable petit couinement de souris lui échappa des lèvres.
Il se pencha et lui saisit une cheville. Il la tira comme un énorme gigot. Avec horreur, elle s’aperçut que c’était sa culotte qui dépassait de la poche de Roger, de sa chemisette ouverte sur son poitrail. Sa culotte qu’elle avait cherchée partout. Puis il l’empoigna – il empoigna Irène – et la jeta au bas de la camionnette, sur un sol pierreux.
Atterrissage brutal. La forêt tourna dans les airs, autour d’elle. Le choc lui en avait coupé le souffle. Il la traîna. Elle avait à peine le temps de voir ce qui se passait, il la trimbalait au travers d’une herbe coupante, touffue, comme un vulgaire sac de linge sale qui bondissait au gré des bosses. Des brindilles craquaient à leur passage. Des oiseaux s’envolaient, traversaient le ciel qui avait pris des reflets presque verdâtres.
Le journée avait pourtant été magnifique, une journée comme les mères les aimaient, mariant un fils le matin et s’envoyant en l’air en fin d’après-midi. Avec cet homme. Avec cet homme qui à présent lui avait cassé le nez et la traînait au milieu d’une clairière sans doute inaccessible, située à des kilomètres du moindre voisinage, au fin fond d’une forêt que d’improbables chasseurs fréquentaient au mieux une fois par an et qui ne figurait même pas sur les cartes de la police. Sa tête valdinguait de droite à gauche. Pourquoi faisait-il ça ? Qu’est-ce qu’elle lui avait fait ? Qu’est-ce qu’elle lui avait dit ? Qu’avait-elle dit ou fait pour que cet homme se transforme en bête sauvage ?
Il s’agissait d’une carrière abandonnée. Quelques bâtiments bas, de béton armé, étaient encore debout derrière des sureaux, mais ne possédaient plus ni portes, ni volets, ni fenêtres. Elle ne criait toujours pas. Elle-même s’en étonnait. Ces bâtiments étaient particulièrement bas de plafond, particulièrement déprimants d’apparence, mais elle tenait sa panique à distance, elle s’efforçait de garder un esprit réceptif.
De son futur bourreau – vu comme l’affaire tournait – elle ne discernait pas grand-chose. Celui-ci n’avait pas davantage prononcé un mot si bien que, cherchant à en savoir un peu plus, elle tentait de surprendre quelque information sur ce visage que l’autre renfrognait au point d’en devenir méconnaissable. Roger était-il un kidnappeur ? Était-ce un désaxé ? Était-il calme, était-il en pleine crise ? Ses cheveux noirs lui tombaient sur les yeux et il avait ce fardeau à traîner, son butin à mettre à l’abri – c’est ainsi qu’elle voyait les choses. Elle sentait que son corps se trouvait d’un côté et son esprit de l’autre. Ils s’arrêtèrent devant une porte. Elle jeta un coup d’œil à ses cuisses qui étaient couvertes de traînées sombres et d’égratignures. Ces cuisses qu’il avait si gentiment mordillées quelques heures plus tôt.
Une seconde plus tard, il la jetait sur un lit, une espèce de paillasse à même le sol. Elle n’y voyait pratiquement rien, la pièce était sombre. Elle ouvrit la bouche pour protester quand il lui attacha les bras à un tuyau qui courait le long du mur, mais elle se ravisa. Elle se mordit de nouveau les lèvres. Puis il se dressa au-dessus d’elle. Sans réellement le distinguer, elle sentit le regard qu’il posait sur elle.
« C’est donc ça, se dit-elle. Uniquement ça ! Un de plus ! Légèrement plus atteint que les autres, c’est entendu, mais le tronc demeure commun.” Elle en aurait soupiré en d’autres circonstances. C’était tellement navrant, tellement décourageant, d’une certaine manière. Et elle ne parlait pas simplement pour lui, elle parlait aussi pour elle. Car elle voulait être franche, elle ne voulait pas apparaître comme la créature sans tache qu’elle n’était pas. Elle avait joui. Que le Seigneur lui pardonne, mais elle avait joui, pourquoi le cacher, elle avait joui, non ? Aussi qu’éprouvait-elle dans ses profondeurs les plus intimes ? Était-ce la pire des situations? Elle essaya de se persuader que non malgré la douleur qui irradiait depuis le centre de son visage.
Ne pas le contrarier. Elle avait vécu avec des hommes, elle savait ce que cela signifiait. Victor était capable de piquer des colères épouvantables et ses deux fils avaient un fort caractère, l’un et l’autre. Avec le temps, elle avait appris comment les hommes fonctionnaient. Elle baissa la tête. Ne pas le contrarier. Ne pas céder à la panique. Ne pas le contrarier. Ne pas céder à la panique.
« Pourquoi m’attacher ? Je ne vais pas m’enfuir », dit-elle. Elle était presque sincère – bientôt, des serpents allaient lui sortir de la bouche et elle ne l’aurait pas volé. Comment pouvait-elle ressentir de telles choses ? Eprouver des sentiments aussi tordus ? Intérieurement, elle haussa les épaules – en même temps qu’elle rentrait la tête dans lesdites épaules.
Quoi qu’il en soit, il n’avait pas répondu. Ce n’était pas bon signe. Quand un homme gardait ce qu’il avait sur le cœur, ça finissait toujours mal. Voilà une chose qu’elle savait, que toutes les fibres de son être savaient. Et aussi qu’ils étaient des animaux.
« Avez-vous quelque chose à boire ? » demanda-t-elle. Au même instant, elle sentit qu’elle venait de faire mouche. Comme si elle venait de tomber par hasard sur une bonne combinaison. Elle venait d’établir le contact avec lui.

 

© Philippe Djian & Éditions Julliard, 2006.